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Esther Blondin et la justice sociale

RÉJEANNE MARTIN, SSA

L'expression « justice sociale » ne semble pas, au premier abord, faire partie du vocabulaire socio-religieux du XIXe siècle. À cette époque le terme « justice » est connu et employé comme référence — et parfois comme substitut — à la charité, à la conformité à la volonté de Dieu. C'est un héritage de l'époque de la Réforme. Est juste celui ou celle qui fait la volonté de Dieu. Est juste celui ou celle qui aime Dieu et observe ses commandements. Puis on finit par se rapprocher du concept actuel en reconnaissant juste celui ou celle qui accomplit des bonnes œuvres.

Le Dictionnaire de la vie spirituelle ne consacre pas d'article à la « justice ». On en trouve des traces dans les articles sur la « charité » et la « sainteté ». De son côté, le Vocabulaire de théologie biblique contient un article sur la « justice ». Les auteurs y soulignent que l'emploi religieux du terme au sens de conformité à la loi, de « confrontation ultime entre l'homme et Dieu, paraît singulièrement étroit en regard du langage de la Bible » (1) .

     Piquée de curiosité, je vais consulter le Dictionnaire historique de la langue française. Dès l'apparition du mot dans le vocabulaire vers le XIIe siècle, la « justice » est définie comme « le sentiment moral de l'équité », comme « la vertu qui consiste à être équitable » . Le terme « social », lui, apparaît vers 1355. Emprunté au latin, il signifie « ce qui concerne les alliés », et vers 1871 il désignera « ce qui est destiné à servir le bien de tous ».

     Un détour, direz-vous... Et pourtant un détour obligé pour bien comprendre que Mère Marie-Anne, comme les prophètes, précède son temps. Esther Blondin a pratiqué la justice sociale en réclamant un traitement équitable pour ses alliés : l'accès à l'instruction pour les jeunes francophones du Québec. À cet égard, son expérience colle, on ne peut mieux, aux quatre caractéristiques de la démarche des apôtres de la justice sociale (2).

1. Compatir et prendre parti

     L'une des séquelles importantes de la domination britannique fut l'asservissement et l'assimilation potentielle des francophones. Le chemin le plus sûr : éliminer les écoles francophones catholiques en les confiant aux tenants protestants de l'Institution Royale, éliminer par conséquent l'accès à l'instruction pour les francophones. Ëtre pauvre, c'est d'abord être privé d'instruction, la voie la plus sûre pour exclure des rapports sociaux, culturels, économiques et politiques. L'histoire de vie d'Esther Blondin rappelle cette époque qui fit éclore en elle le désir d'apprendre pour elle-même et d'enseigner dans les Écoles de fabrique mises sur pied ici et là par les curés de paroisse. « Elle voulait agir pour transformer cette situation. » (3) Compatissante, elle vient de prendre parti.

2. Prendre le chemin des exclus

     Et voilà Esther en train de passer et repasser tout au fond de son coeur, son rêve d'enseigner un jour. La présence au village de Terrebonne des soeurs de la Congrégation Notre-Dame attise ses ambitions. Devenue domestique au couvent, elle y apprend à lire et à écrire prenant une conscience accrue de l'exclusion de presque tous les gens de son pays qui, comme elle, n'ont pas encore accès à l'instruction. Elle-même exclue, elle se retrouve à 22 ans au milieu des enfants pauvres fréquentant assidûment les classes du couvent.

Après un essai de vie religieuse avorté, Esther continue de réaliser l'ampleur et la profondeur du drame de l'ignorance. Malgré une santé chancelante, elle avance sur le chemin des exclus en acceptant d'aller enseigner à l'Académie de Vaudreuil. Là elle prendra la mesure collective et sociale de cette exclusion. D'instinct elle comprend que l'action individuelle est insuffisante et qu'il devient indispensable de s'associer à d'autres, de s'épauler en communauté. Elle s'adjoint donc très rapidement des sous-maîtresses. Ce sens inné de la force collective la mènera à la fondation d'une communauté consacrée à l'enseignement, malgré le peu d'instruction dont elle-même et les autres se trouvent pourvues. Sans le dire dans les termes actuels de « justice sociale », Esther, devenue leader, présidente d'une confrérie de jeunes femmes, les « entraîne à soulager les veuves et les orphelins du typhus, les chômeurs, les mal logés, les paysans déracinés et les familles démembrées par les bouleversements sociaux » (4) . En même temps responsable de la formation des maîtresses pour les écoles de rang, elle ne se laisse pas distraire de l'urgence d'instruire les francophones des campagnes du Québec. Son rêve s'élargit encore et débordera jusqu'en terres éloignées. La communauté enseignante qu'elle fonde est donc née d'un parti pris de fond permanent qui l'a solidarisée avec les « exclus de la connaissance surtout » en vue de leur libération, du respect de leurs droits et de leur dignité.

3. Résister et dénoncer

     Amenée à fonder une communauté non seulement d'enseignantes, mais de religieuses enseignantes, c'est sur le territoire religieux qu'elle sera confrontée à la contestation.

Des écoles mixtes

     Une première résistance à l'institution ecclésiale porte sur l'intention ferme qu'elle a d'ouvrir des écoles mixtes. Imaginez! Un projet innovateur en faveur des pauvres illettrés soumis à la question de la discipline et de l'image de l'Église... Là où semble échouer la solidarité avec les exclus, Esther oppose l'argument spirituel : « ... je prie depuis longtemps et je sens que c'est la prière seule qui a pu me donner la force de me présenter ici aujourd'hui » (5). Touché! Rien de mieux, pressent--elle, que de s'approprier le langage même de l'institution. Plus tard apprenant de sources sérieuses que « la communauté ne pourrait enseigner aux enfants des deux sexes que jusqu'à l'âge de 10 ans », Esther n'hésite pas écrire à Mgr Bourget qu'« elle regarde le but qu'elle s'est proposé comme manqué parce que ce sont les pauvres qui ont fait appel à son zèle et àa sa charité » (6). Point de place, en effet, sur le chemin des exclus pour la discrimation sexiste, linguistique ou de classes sociales.

L'abbé Maréchal

     Le combat pour la justice envers les pauvres, Esther Blondin, en toute cohérence, l'assume aussi dans sa vie personnelle et celle de sa communauté. Dès les premiers empiètements de l'abbé Maréchal sur la régie interne de sa communauté, Esther réagit jusqu'à intervenir auprès de l'autorité hiérarchique diocésaine. Des alliés, internes et externes, la supportent sans réussir cependant à vaincre les forces de l'ombre. La manipulation ecclésiale, l'ignorance des soeurs, leur soumission aveugle au chapelain plus instruit, rangent définitivement la fondatrice à l'écart...

Le lieu de la fondation

     Et que dire de cette soirée printanière où Soeur Marie-Anastasie lit à la communauté réunie le décret pontifical déclarant la société des soeurs de Sainte-Anne « fondée à Saint-Jacques-de-Montcalm ». À la fin de la lecture, Esther se lève pour signaler avec respect l'erreur inscrite au décret. La supérieure la fait rasseoir. Esther mourra sans connaître la correction qui s'imposait de toute évidence.

4. Risquer l’exclusion

     Prendre le chemin des exclus, c'est « avancer sur des routes obscures au risque d'être jugé et exclu à son tour par les « élites et les bien-pensants » (7). Voilà bel et bien le sort réservé à Mère Marie-Anne. Pour avoir défendu le droit des pauvres jusque dans la gestion détaillée des biens communautaires et réclamé le respect de sa propre dignité, elle est brutalement exclue des postes légitimes de commande où elle se trouve par élection et dépouillée de toute fonction d'influence sur le développement de sa communauté. Réprimandée par les autorités ecclésiales et communautaires, ignorée par des consoeurs—les unes envoûtées par l'abbé Maréchal, d'autres trop sensibles aux rumeurs et aux qu'en-dira-t-on — elle meurt sans la reconnaissance officielle de son statut de fondatrice et du lieu réel de la fondation. Aujourd'hui sur les chemins de la gloire du Bernin, on vénère, non pas Esther Blondin, mais Marie-Anne Blondin!

Source

Cet article a été publié dans le bulletin communautaire L'Antenne, en avril 1997.

Notes

  • (1) Vocabulaire de théologie biblique, Cerf, 1974, p. 637.
  • (2) Gérard Laverdure, Du dépannage à la justice sociale, Fides, 1995, pp. 95-105.
  • (3) Christine Mailloux, s.s.a., Une femme dans la tourmente, Éd. Sainte-Anne, 1992, p. 34.
  • (4) Une femme dans la tourmente, p. 79.
  • (5) Une femme dans la tourmente, p. 87.
  • (6) Une femme dans la tourmente, p. 129.
  • (7) Du dépannage à la justice sociale, p. 99.

 

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